Les sciences sociales au risque de l’expertise?

S'il est clair que les sciences sociales ne sauraient se confondre avec l'expertise et le consulting, doivent-elles pour autant refuser toute implication dans la détermination des politiques publiques?  De ce point de vue, l'articulation entre sciences sociales et action publique, telle qu'elle se noue traditionnellement en France, est-elle satisfaisante? Permet-elle aux sciences sociales d'exercer sur la conduite de l'action de l'Etat une réelle influence critique? Et que peut nous apporter, sous ce rapport, une comparaison avec d'autres Etats-providence en Europe et en Amérique du nord? Ce sont quelques unes des questions qui seront abordées lors d'une demi-journée intitulée "Les sciences sociales entre expertise, critique et action publique" qui se tiendra ce mercredi 17 juin de 9h30 à 13h, à travers deux sessions dont l'une en français et l'autre en anglais, pour laquelle une traduction simultanée sera proposée au public. Le politiste Yohann Aucante (CESPRA), qui co-organise cette demi-journée, répond ici à nos questions.

However clear that social sciences shouldn’t be mistaken with expertise or consulting, should they for that matter refuse an implication in the framing of public policy altogether? From that standpoint, is the traditional relationship between social sciences and public action in France really satisfactory? Does it allow any critical influence on public affairs? What could be the relevance of a comparison between other welfare States in Europe and Northern america? A morning of conference and round tables entitled “The social sciences between expertise, critique and public action”, taking place this Wednesday June 17th from 9am to 1pm, will be dedicated to some of these issues. The two sessions, one in French and the other in English, will benefit from simultaneous translation into the other language

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Quel rapport faut-il instaurer entre les trois termes mis en avant dans le titre de la journée d'étude que vous organisez : expertise, critique, action publique? Dans quelle mesure, comme vous l'indiquez, les sciences sociales évoluent-elles "entre" ces trois termes?

La place des chercheurs en sciences sociales - comme d'autres recherches scientifiques spĂ©cialisĂ©es - est intrinsĂšquement ambivalente. Quels savoirs construisent-ils et Ă  quels fins sociales ? Quelle est la lĂ©gitimitĂ© de leur parole et de leur production au-delĂ  du statut et du prestige plus ou moins importants dont ils peuvent ĂȘtre dĂ©positaires ? Cette question, qui dans ces disciplines ne se l'est jamais posĂ©e, Ă  commencer par les grandes figures fondatrices de la sociologie que sont Emile Durkheim et Max Weber ?  Ces savoirs portant en premiĂšre instance sur la nature et le fonctionnement des sociĂ©tĂ©s, ils sont Ă  plus forte raison convoquĂ©s pour parler des maux de celles-ci, et tenter d'y apporter des remĂšdes. Au mĂȘme titre que d'autres citoyens, mais tout en mobilisant des ressources propres, les chercheurs peuvent ĂȘtre tentĂ©s de s'engager Ă  diffĂ©rents niveaux de la vie publique, que ce soit Ă  partir d'une posture critique - qui mĂ©nage une distance particuliĂšre -,  par un engagement plus direct dans une organisation, ou bien encore par d'autres formes d'intervention qui se sont banalisĂ©es mais dont il reste Ă  mesurer les effets : expertise, conseil, etc. Ces diffĂ©rentes modalitĂ©s sont Ă©videmment poreuses et pas inconciliables, mais elles interrogent le rĂŽle du chercheur et de ses productions diverses, ainsi que le lien qui peut ĂȘtre fait entre discours scientifique et action publique. L'importance accrue de la puissance publique et de ses universitĂ©s au cours des deux derniers siĂšcles donne certainement une plus grande acuitĂ© Ă  ces relations que nous venons d'Ă©voquer, mais c'est aussi parce que les sciences sociales ont Ă©tendu leurs investigations Ă  une multitude de champs plus ou moins spĂ©cialisĂ©s, qu'elles se sont constituĂ©es en disciplines visant prĂ©cisĂ©ment Ă  confĂ©rer un certain degrĂ© de scientificitĂ© et de lĂ©gitimitĂ© Ă  leur discours. Certaines de ses disciplines comme les sciences du politique se sont du reste historiquement constituĂ©es avec l'objectif de contribuer Ă  "amĂ©liorer" la sociĂ©tĂ© autant par l'action publique que parfois par la formation des Ă©lites.

Vous avez tenu à donner à cette journée d'étude une dimension comparatiste. Quel est l'enjeu? Que peut nous faire apparaßtre cette comparaison?

Ce processus de formation des sciences sociales et de leurs rapports Ă  la critique, Ă  l’expertise et Ă  l'action publique a connu et  connaĂźt encore des variations nationales - voire rĂ©gionales - fortes, quand bien mĂȘme la circulation des savoirs et des scientifiques s'est accrue. Pour les chercheurs français qui mĂšnent des travaux sur d'autres parties du monde et sont amenĂ©s Ă  voyager, le contraste est parfois trĂšs frappant entre les rĂ©gimes, mais on peut essayer de dĂ©passer ce premier regard afin de mieux prendre la mesure des diffĂ©rences et des similitudes. En France, il y a sans doute un hiatus important entre le rĂŽle public apparent des intellectuels, qui ne sont du reste pas tous issus des sciences sociales, et la dĂ©fiance considĂ©rable qui semble se maintenir entre ces derniĂšres et les lieux de l'action politique. La posture naturelle, dans ce cas, est sans doute plutĂŽt celle de la critique du pouvoir. Sans doute ne faut-il pas trop forcer le trait et l’objectif de cette demi-journĂ©e est aussi de montrer la variĂ©tĂ© des situations en France, mais lorsque l’on compare avec d’autres pays, comme ceux de l’Europe nordique par exemple, il y a des diffĂ©rences palpables. Certes en Scandinavie, il y a bien peu d’intellectuels publics trĂšs visibles ou mĂ©diatiques. Mais le rĂŽle et la lĂ©gitimitĂ© des sciences sociales dans la sociĂ©tĂ© et en politique y sont importants. Le systĂšme de commissions publiques pour prĂ©parer les projets de lois y a Ă©tĂ© beaucoup plus dĂ©veloppĂ©, l’expertise en matiĂšre de politiques sociales et d’emploi, la prospective ont aussi drainĂ© des compĂ©tences et il existe mĂȘme depuis les annĂ©es 1970 des audits de la dĂ©mocratie et du pouvoir qui ont Ă©tĂ© orchestrĂ©s par les sciences sociales. Par ailleurs, nous sommes dans des rĂ©gimes oĂč la coupure entre les Ă©lites de l’Etat et celles des milieux universitaires est beaucoup moins marquĂ©e. Il ne s’agit pas de juger ce qui est le mieux et nous Ă©voquerons aussi, par exemple, la situation en AmĂ©rique du Nord, qui tĂ©moigne d’une grande variabilitĂ© selon qu’on se trouve aux Etats-Unis, au Canada anglophone ou francophone. Le rĂŽle particulier des think tanks et des fondations, l’importance du consulting privĂ© ou public, du lobbying suggĂšrent des modes relationnels trĂšs diffĂ©rents et les carriĂšres des chercheurs y sont moins linĂ©aires et plus diversifiĂ©es. Les sciences du politique (y compris dans leur dimension internationale) y ont aussi acquis un statut beaucoup plus affirmĂ© qu’en France.

Comment Ă©voluent aujourd'hui, en France et Ă  l'Ă©tranger, les rapports entre les sciences sociales et l'action des pouvoirs publics? Y a-t-il lieu de s'en inquiĂ©ter ou au contraire, de s'en rĂ©jouir? A quoi faut-il ĂȘtre vigilant dans l'Ă©volution de ces rapports?

C’est une question trop complexe pour essayer d’y rĂ©pondre en quelques lignes mais nous chercherons des Ă©lĂ©ments de rĂ©ponse lors de cette matinĂ©e de dĂ©bats. Le tableau que l’on a esquissĂ© pour la Scandinavie et l’AmĂ©rique du Nord pourrait laisser penser qu’il y a une sorte d’infĂ©odation de la pensĂ©e par les organes de la dĂ©cision publique, ce qui risquerait d’anesthĂ©sier la capacitĂ© critique. Celle-ci est-elle mieux prĂ©servĂ©e en France ? On peut aussi craindre qu’une critique par trop dĂ©connectĂ©e des canaux d’influence ne soit pas toujours d’une grande efficacitĂ©. Aujourd’hui, alors que la France traverse indĂ©niablement une crise profonde et durable de son modĂšle Ă©conomique, de sociĂ©tĂ©, de dĂ©mocratie, la contribution des sciences sociales peut parfois sembler bien Ă©tiolĂ©e et dispersĂ©e. Quel gouvernement ou quel oserait initier l’équivalent scandinave ou britannique d’un audit de la dĂ©mocratie et du pouvoir en France, mĂȘme si nous disposons d’institutions ou de projets innovante et utiles Ă  l’image d’un observatoire des inĂ©galitĂ©s, voire d’un « parlement des invisibles » pour n’en citer que quelques exemples ?

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Fiche technique: "Les sciences sociales entre expertise, critique et action publique" ‱ Une demi-journĂ©e d'Ă©tude organisĂ©e par Yohann Aucante (CESPRA) et Daniel BĂ©land (UniversitĂ© de Saskatchewan) ‱ Mercredi 17 juin de 9h30 Ă  13h ‱ AmphithĂ©Ăątre François Furet, 105 boulevard Raspail ‱ Langues utilisĂ©es: le français et l'anglais, avec traduction simultanĂ©e ‱ Avec la participation de Dominique Schnapper, Antoine Bozio, RĂ©mi Lefebvre, IrĂšne ThĂ©ry, Klaus Petersen, Diane Stone & Kent Weaver.

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