Sciences sociales et expérience artistique: une rencontre prédestinée?

L'art peut-il venir au secours de la communication scientifique? Peut-il permettre aux curieux et aux amateurs de sciences sociales d'accéder différemment aux résultats de celles-ci et de vivre sur un autre mode l'expérience des savoirs scientifiques qui sont produits sur les sociétés humaines? Les membres du Programme de Recherche Interdisciplinaire « Pratiquer le comparatisme » en font le pari, et proposent, du 1er juin au 18 juin prochain, dans l'atrium de l'EHESS, avenue de France, une installation en forme de parcours sensible, intitulée « Les fils du destin ». Elle permettra à ceux qui s'y aventurent de se confronter matériellement à la question du destin et des arts divinatoires, tels qu'ils se pensent et se pratiquent dans une pluralité de sociétés, et d'en venir ainsi à réfléchir à des questions comme celle du déterminisme, de la prédestination et de la liberté. L'historien de l'antiquité Marcello Carastro (ANHIMA) et l'anthropologue de l'Inde Caterina Guenzi (CEIAS), qui avec Frédérique Ildefonse (CNRS) et Silvia D’Intino (CNRS) animent le PRI, nous expliquent ici la démarche qui a présidé à ce projet mêlant étroitement les SHS à l'art. Ils sont en compagnie de l'artiste-plasticien et anthropologue de l’art Arnaud Dubois qui est le maître d'œuvre de cette installation.

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Can art help science to communicate? Can it bring the curious and those interested in the social sciences a different access to its results, and experience in other ways, its scientific knowledge about human societies? The members of the Interdisciplinary Research Programme (IRP) "Practice Comparatism" bet on this possibility and propose an installation entitled "Threads of Fate", which will be shown from the 1st until the 18th of June in the main hall of the EHESS (Avenue de France). It will allow those, who treads its path to be physically confronted to the issue of fate and of divination, the way they are conceived and practiced in several different societies. The installation will thus lead the visitor to think about issues such as determinism, predetermination and freedom. Antiquity historian Marcello Carastro (ANHIMA), India anthropologist Caterina Guenzi (CEIAS), who, along with Frédérique Ildefonse (CNRS) and Silvia D'Intino (CNRS) coordinate the IRP, explain below the process leading this project mixing the art with social sciences. They are accompagnied here by the visual artist and art anthropologist Arnaud Dubois, who is supervising this installation. 

De quoi va nous parler cette installation ?

L’installation traitera  de la question du destin ou plus exactement, de la façon dont différentes sociétés humaines peuvent nommer, appréhender et représenter la destinée des individus ou des groupes, ainsi que les pratiques et les dispositifs mobilisés afin de prévoir et éventuellement de négocier la « part » attribuée à chacun. Mais ce faisant, l'installation traitera également, d'un même mouvement, d'une pratique de recherche fondamentale en sciences sociales: le comparatisme. Le point de départ de ce projet artistique est en effet une entreprise intellectuelle, engagée depuis plusieurs années à l'EHESS, autour d'un Programme de Recherche Interdisciplinaire (PRI) que nous avons appelé « Pratiquer le comparatisme : terrains, textes, artefacts ». Notre idée était de mettre en place, dans la lignée ouverte par des auteurs comme Jean-Pierre Vernant (1), Marcel Detienne, Michel Cartry ou encore Jean-Louis Durand, une structure de travail collectif au sein de laquelle historiens de l'antiquité et anthropologues, mais aussi philologues et philosophes, pourraient dialoguer et mener des enquêtes communes. Égypte, Mésopotamie, Rome et Grèce antiques, Chine, Japon, Inde, Afrique de l’Ouest : de fait, les chercheurs de notre PRI travaillent sur des terrains et des sujets très divers. Tous, néanmoins, sont convaincus du profit qu'il y a à soumettre ses travaux à des collègues qui ne sont en rien des spécialistes de l'aire culturelle ou de l'époque historique sur laquelle ils travaillent. Tous ont également fait l'expérience de la richesse et du caractère stimulant de la confrontation méthodologique entre historiens et ethnologues, dont les sources sont d'un type bien différent. Tous s'accordent, enfin, sur la nécessité de  pratiquer un comparatisme qui ne cherche pas à atteindre des universels, mais plutôt un comparatisme contrastif et expérimental, soucieux de restituer les catégories de pensée propres à chaque contexte et, en même temps, de créer les conditions pour élaborer l’objet de la comparaison au fil des échanges: l'objectif est de voir systématiquement plus loin ou au-delà de son terrain d'enquête, tout en restant fermement ancré dans celui-ci. C'est dans ce cadre général que nous avons décidé, il y a trois ans, de nous atteler collectivement au chantier du destin. Pour Caterina Guenzi qui étudie les astrologues en Inde, cette question ne se posait pas: elle s’imposait. Il en allait de même pour l'africaniste Stéphan Dugast. Nous intéresser aux pratiques divinatoires chez les Bassars du Togo, qu'il étudie, nous aura notamment permis d’ouvrir de nouvelles pistes de réflexion au sujet... de certains textes platoniciens, comme le mythe d’Er ! « Fils du destin » résulte de ce travail collectif de plusieurs années consacré à la question du destin et donc aussi, à celle du déterminisme, de la prophétie et de la prédiction. Sur un autre plan, il s'agit d'une installation qui entend rendre compte de notre attachement à un comparatisme fortement « ancré » dans les terrains d’enquête.

Pour rendre compte de ces trois années de travail comparatif et collectif sur les pratiques de divination et la fabrique sociale du destin, n'aurait-il pas été plus simple d'organiser un colloque ou une journée d'étude? Pourquoi avoir opté pour le format de l'installation artistique?

Des colloques et des journées d’études, on en fait à longueur d’année! C'est quasiment devenu notre quotidien de chercheurs. L’anniversaire de l’École nous a paru l'occasion rêvée pour tenter autre chose et pour sortir des sentiers battus. Mais il est vrai que cela a représenté un véritable défi et une prise de risque. Nous avons eu la chance de pouvoir faire appel à un artiste, Arnaud Dubois, qui est aussi un universitaire. C'est le passeur idéal entre les deux univers. Nous lui avons confié nos matériaux bruts, sans commentaire, à lui qui n’en connaissait pas le contexte, et nous lui avons donné carte blanche, en acceptant de voir nos matériaux présentés en dehors du cadre verbal et textuel dont nous avons habituellement la maîtrise. Pour nous, les questions que cette collaboration soulève sont passionnantes: comment investir directement – brutalement, pourrait-on dire – des matériaux de recherche qui, généralement, trouvent leur signification au travers d'une enveloppe de commentaires textuels et de discours analytiques? Comment produire des connaissances sur une question de recherche en se reposant intégralement sur la matérialité des sources et sur la corporéité des visiteurs? Comment le sensible peut-il déclencher une réflexion – en l'occurrence, une réflexion quasi existentielle sur le destin en général et sur son propre rapport au destin en particulier? Tout ceci nous a fait pleinement apparaître qu'il est en réalité très difficile, dans un article de 40.000 signes, de transmettre aux lecteurs des expériences sensibles, alors même qu'elles constituent une dimension essentielle du travail de terrain. C’est au fond tout l’enjeu de notre projet: nous travaillons à une proposition spatiale qui doit amener le spectateur, au seul moyen de cette spatialité, à se questionner. C'est ainsi qu'avec Arnaud, nous avons réfléchi à un espace ouvert, constitué de différents sous-espaces, qui permettront au visiteur de déambuler et de se laisser troubler ou attirer par les pratiques divinatoires qui lui seront présentées dans toute leur matérialité. Partant de l’image du fil du destin, nous avons créé un couloir extrêmement étroit, qui empêche le croisement de deux corps. L’espace est structuré autour de parois marquées par un jeu sur les surfaces, avec l’utilisation de  matériaux divers: du bois, du plomb, de la laine, de l’hématite, du tissu, du pvc transparent coloré… Une fois cet espace réalisé, nous comptons l'habiller avec des matériaux issus de nos terrains d'enquête : des images de consultation de devins en Afrique (pays bassar, au Togo, pays kasena et pays nuna, au Burkina Faso) ou en Inde, des montages vidéos, de la parole lue, des mots, des objets en lien avec les pratiques divinatoires (tels que des amulettes ou des almanachs).

Au delà de l'anniversaire de l'EHESS, cette installation aura-t-elle elle-même un destin?

Effectivement. Dès le départ, nous l'avons conçue comme un projet itinérant, dotée d'une structure à la fois éphémère et évolutive. La première étape se fera dans le cadre de l’anniversaire de l’EHESS, puis le projet devrait être présenté dans différentes institutions partenaires, en France et à l'étranger. Cela nous permettra de mettre en lumière de nouvelles pratiques du destin, grâce à de nouvelles propositions plastiques: chacune des étapes sera l’occasion d’augmenter le dispositif et de le faire évoluer. À Toulouse, par exemple, nous ajouterons une dimension olfactive. À Strasbourg, à Rome et à Shanghaï, si l’exposition y arrive comme nous l’espérons, des objets antiques seront mis en avant. Il nous semble que l’itinérance peut nous amener à toucher un autre public au-delà de la communauté scientifique. Nous sommes par exemple en discussion avec le Musée de l’homme pour un retour de l’installation, augmentée, à Paris en 2017. Se diriger vers une exposition plus classique, adossée à une collection, permettrait de nous confronter à certaines controverses actuelles portant sur les catégories d’exposition muséale. D’autres enjeux émergent, à partir du moment où nous sommes confrontés aux débats  académiques liés à la tension entre les approches par aire culturelle et les approches plus proprement disciplinaires, dont le comparatisme permet précisément de sortir. Un autre enjeu important de l’installation « Les fils du destin » est la possibilité qu'elle offre d'instaurer un véritable espace de discussion et d’élaboration collective entre chercheurs et plasticiens. Aussi, cherchons-nous à mettre en place d’autres collaborations avec des écoles d’art, afin d'intensifier les échanges entre réflexion scientifique et création artistique. C'est, nous semble-t-il, un défi à relever pour les sciences sociales qui souhaitent s’inscrire dans la vie de la cité.

(1) Voir également, sur ce site: « L'anthropologie historique: une manière de dialoguer ».

Propos recueillis par Floriane Zaslavsky

Fiche Technique: « Les fils du destin » - Une installation conçue par les membres du PRI « Pratiquer le comparatisme » en collaboration avec Arnaud Dubois (directeur artistique) - Ouverte au public du 1er au 18 juin 2015 – EHESS, 190 avenue de France, 13e arrondissement – Dans l'atrium. 

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