Barthes : tout en nuances

Roland Barthes aurait eu 100 ans le 15 novembre 2015. L'EHESS, dont il fut un membre éminent, en a 40. Philippe Roger, directeur d’études à l’EHESS, que nous interrogeons ici, a voulu profiter de cette coïncidence de dates pour organiser deux grands événements intellectuels permettant d'envisager l'œuvre et la personne de l'auteur des Mythologies sous des angles différents: d'une part, le 18 juin dernier, a eu lieu une demi-journée d'étude portant sur le style pédagogique propre à Barthes, tel qu'il s'est épanoui dans le séminaire qu'il donna des années durant à l'EHESS; d'autre part, les 13 et 14 novembre, se tiendra un grand colloque consacré aux « points de productivité » d'une œuvre mondialement célébrée.

Découvrez le programme de la demi-journée d'études du 18 juin

Découvrez le programme du colloque des 13 et 14 novembre

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Roland Barthes would have celebrated his 100th birthday in 2015. The EHESS, of which Barthes was a prominent member, is turning 40. Philippe Roger, director of studies at the EHESS, wanted to take this opportunity to organize two intellectual events that will underline different aspects of his work and of the man behind it: on the one hand, an international conference dedicated to the study of the "points de productivité" of Barthes's written legacy; on the other hand, a roundtable on a lesser know but equally crucial contribution, that is, Barthes' teaching as it developed and took form in the seminar he taught for so many years at the EHESS.

Comment célébrer le centenaire de la naissance d'un auteur tel que Roland Barthes, sans tomber dans la commémoration ou la répétition de ce qui est déjà bien connu?

Rouvrir l'œuvre de Barthes à l'occasion du centenaire de sa naissance, et en interroger l'actualité, s'est imposé comme une évidence à beaucoup d'entre nous, qui l'avons connu personnellement, mais aussi à bien d'autres, qui ne l'ont jamais approché que par la médiation de ses textes. C'est cela qui me frappe le plus: la passion que lui portent, « à distance » pourrait-on dire, les jeunes générations de chercheurs, en France comme à l'étranger. L'engouement que suscitent ses travaux, trente-cinq ans après sa mort, est particulièrement manifeste en Angleterre, en Italie, aux Etats-Unis ou encore au Japon. Dans tous ces pays se dérouleront cette année des colloques et des journées d'études consacrés à son œuvre. En France, aussi, bien entendu. Il était impensable qu'un hommage intellectuel ne lui soit pas rendu. Et il est indispensable, me semble-t-il, que cette hommage soit l’occasion de revisiter son œuvre à la lumière des questions qui sont aujourd’hui les nôtres. Ce sera chose faite, principalement, à travers un grand colloque international qui se tiendra les 13 et 14 novembre 2015, soit quasiment un siècle jour pour jour après sa naissance. L'Ecole sera directement partie prenante dans l'organisation de ce grand événement, conjointement avec le Collège de France et le Centre Roland Barthes (CRB) attaché à l'université Paris-Diderot. Pour la première fois se trouveront ainsi réunies, pour évoquer en commun l'œuvre de Barthes, les trois institutions qui, en France, ont sans doute, sur le plan historique, la plus forte légitimité à le faire : le centre qui lui est dédié et porte son nom; l’EHESS, où il enseigna avec bonheur; le Collège de France qu'il rejoignit dans les dernières années de sa vie. Julia Kristeva et Eric Marty pour le CRB, Antoine Compagnon et Marc Fumaroli pour le Collège de France et, pour l'EHESS, Gérard Genette, Georges Didi-Huberman, François Hartog, Luc Boltanski seront, avec moi, parmi les intervenants. A nos côtés, seront également conviés des chercheurs et universitaires étrangers tels Paolo Fabbri, Patrizia Lombardo, Richard Sennett et Michael Sheringham, d’anciens «élèves» comme Colette Fellous ou Alain Finkelkraut, ainsi que des créateurs pour qui, à divers titres, l’œuvre de Barthes a compté : les écrivains Alain Bergougnioux, Horace Engdhal et Patrick Mauriès, la compositrice et musicienne Misato Moshizuki, l’architecte Bernard Tschumi. Aux uns et aux autres, une même question sera posée: celle de savoir ce qu'a changé pour eux, dans l'exercice de leur travail de recherche ou de création, ce que l'on serait tenté d'appeler « la compagnie intellectuelle de Barthes ». C'est cela, au fond, que nous voudrions parvenir à mieux cerner: l'effet qu'a eu le travail de Barthes, et pour certains, le côtoiement de sa personne, sur leurs façons d'appréhender le réel et de le soumettre à examen. Barthes avait une formule qu'il affectionnait et qui dit bien ce que nous essaierons, ensemble, d’identifier : il parlait des « points de productivité » d'une œuvre ou d'un texte. Hé bien, en somme, avec ce colloque, ce sont les points de productivité de la pensée et de l’écriture barthésiennes que nous voudrions mettre en lumière.

Beaucoup de ceux qui ont connu Barthes semblent avoir été marqués, tout autant que par ses textes, par sa façon d'enseigner.

En effet, c'est essentiel. Et c'est pourquoi j'ai tenu à ce que l'hommage qui lui sera rendu en novembre soit complété par une demi-journée, qui se déroulera le 18 juin, c'est-à-dire au milieu de la semaine des festivités du 40e anniversaire de l'EHESS, et où nous tenterons de brosser un portrait de Barthes en enseignant et d'analyser le type très particulier de relation pédagogique qu'il parvenait à instaurer avec ses élèves. Il faut le souligner: Barthes avait une disposition d'esprit profondément anti-universitaire. Ce qui ne l’a nullement empêché d’être un enseignant hors pair et particulièrement dévoué —nous avons là-dessus un beau témoignage de Jacques Le Goff. C'est pourquoi il fut très heureux de son élection à ce qui était encore la sixième section de l’École pratique des hautes études et allait devenir l'EHESS, car il savait que cette élection lui donnerait la liberté de pratiquer l’enseignement tel qu’il le rêvait, tel qu’il croyait à son efficacité, c’est-à-dire sous la forme du petit groupe d'étude et de discussion – ce que nous appelons, à l'EHESS, le séminaire. Pendant toutes ses années passées à l'Ecole, il ne modifiera pas en profondeur sa façon de concevoir la transmission du savoir: l'essentiel, pour lui, ne réside pas tant dans le contenu de ce qui est transmis que dans la provocation, chez ceux à qui l'on transmet, d'un désir de produire à leur tour, en vertu de leur propre économie créatrice. Le séminaire est pour lui, pourrait-on dire, un lieu à la fois événementiel (il s'y passe quelque chose) et  transférentiel (quelque chose passe entre les participants). Rien d'étonnant, de ce point de vue, à ce que la plupart de ceux qui assistaient régulièrement au séminaire de Barthes dans les années 1960 et 70, soient passés à l’écriture et y aient souvent acquis  une grande notoriété, de Pascal Bruckner à Nancy Huston et de Patrick Mauriès à Chantal Thomas —qu’on me pardonne de ne pas tous les mentionner.

 S’il fallait désigner, en un mot, le principal enseignement à tirer de la pensée barthésienne pour la pratique actuelle des sciences sociales, quel serait-il?

Rude question ! Ce serait l’éluder que de revenir sur les différents savoirs que Barthes a traversés, ravivés et ainsi désignés à notre curiosité. Je répondrai donc : une certaine pensée et une certaine pratique de la nuance. Familière aux peintres, aux musiciens et aux poètes, la nuance semble bien étrangère aux préoccupations ou aux procédures des sciences sociales. Mais c’est là une idée fausse : quels que soient les faits, le «data», toute interprétation exige du doigté; quel tact ne faut-il pas pour faire parler (intelligemment) des statistiques ! Au cours des années 1970, la nuance prend dans la réflexion de Barthes une place de plus en plus importante : il en fait un concept (ou un «pseudoi-concept», comme il aimait à dire) à la fois méthodologique et éthique. Et ce concept de nuance, il le fait jouer dans des sphères très diverses, apparemment très éloignées les unes des autres. Sphère de la lecture des signes ou des textes : la nuance empêche le sens de figer, c’est une sorte d’anticoagulant sémantique. Sphère des actes de parole, où elle déjoue les «intimidations de langage». Espace social, où la perception et le respect des nuances concourent au «vivre-ensemble». Espace politique, enfin (qui pour Barthes ne saurait être que démocratique) : car quoi de plus radicalement étranger au discours totalitaire que la nuance? Mais pour en revenir à la science, et aux sciences sociales en particulier, la nuance leur apporte quelque chose d’irremplaçable : la subtilité sans laquelle nos démarches comme nos résultats resteraient «trop grossiers». Le manque de subtilité de la science est un thème nietzschéen. Barthes le reprend  explicitement. Mais il ne s’en tient pas à une critique de la science dans le sillage de Nietzsche. Il propose une méthode, au sens étymologique, c’est-à-dire une «voie», un chemin vers la vérité. Au fameux «pas de science sans conscience», Barthes substituerait volontiers : «pas de science sans nuance». Ce désir d’une science «plus subtile» est au cœur de sa quête, au cœur de son œuvre —et il n’y a jamais renoncé.

      Propos recueillis par Sophie Marcotte-Chénard & Cyril Lemieux

Fiche technique : 1) « Au séminaire : Roland Barthes enseignant » – 18 juin 2015, de 9h à 13h – 105 Boulevard Raspail. Amphithéâtre François Furet — Une demi-journée d’étude organisée par Philippe Roger et Marielle Macé (CNRS-CRAL). Avec la participation de : Emily Apter (New York University),  Jean-Claude Bonnet (CNRS-Paris), Charles Coustille (EHESS & Northwestern University), Edgar Morin (CNRS), Francesca Mambelli (EHESS), Chantal Thomas (CNRS-Lyon, écrivaine). Découvrez le programme.

2) « Avec Roland Barthes » – 13 et 14 novembre 2015 – Un colloque international organisé par Philippe Roger (EHESS), Antoine Compagnon (Collège de France) & Eric Marty (Université Paris-Diderot). Avec la participation des trois organisateurs ainsi que d’Alain Bergougnioux (écrivain), Luc Boltanski (EHESS), Georges Didi-Huberman (EHESS), Horace Engdhal (écrivain), Paolo Fabbri (Libera Università Internazionale di Studi Sociali, Roma), Colette Fellous (écrivaine et journaliste), Alain Finkelkraut (écrivain et journaliste), Marc Fumaroli (Collège de France), Gérard Genette (EHESS), François Hartog (EHESS), Julia Kristeva (Université Paris-Diderot), Patrizia Lombardo (Université de Genève), Patrick Mauriès (écrivain), Misato Mochizuki (compositrice et interprète), R. Sennett (London School of Economics & New York University), Michael Sherringham (Oxford), Bernard Tschumi (architecte). Découvrez le programme.

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