1999: Sheila Fitzpatrick redonne au totalitarisme sa quotidienneté

Par Juliette Cadiot

L’histoire de l’URSS a évolué de manière particulièrement rapide ces vingt dernières années, alors que depuis la révolution de 1917 elle souffrait d’un déficit d’archives et des positions politiques des historiens qui, parfois, en perturbaient l’analyse. L’histoire soviétique au sens plein du terme, permettant une analyse critique fondée sur un croisement de sources et de questionnements, a pourtant déjà une histoire, et le livre de Sheila Fitzpatrick sur la vie quotidienne sous le stalinisme en marque, en 1999, une étape importante. Relire cet ouvrage au regard des débats historiographiques actuels permet à la fois de saluer les perspectives qu'il a ouvertes en son  temps et de mesurer le chemin qui, depuis sa publication, a été parcouru.

Avant de parler du livre, un mot rapide sur son auteur. Australienne, docteure de l’université d’Oxford, avant de devenir professeure à l’université de Chicago, dans laquelle elle tiendra pendant plus de vingt ans la chaire d’histoire soviétique, Sheila Fitzpatrick a joué un rôle éminent au sein d’un champ historiographique particulièrement divisé, masculin, et marqué par les positions tranchées de ses protagonistes dans les années 1980. Avec l’un de ses premiers ouvrages, Education and Social Mobility in the Soviet Union (1921-1934), publié à Cambridge University Press en 1979, Fitzpatrick fit polémique: elle y montrait que le système stalinien avait permis une importante mobilité sociale, les bénéficiaires de cette promotion ayant constitué les alliés de Staline et permis, finalement, sa prise de pouvoir contre les bolchéviques historiques. Issue de l’école dite « révisionniste » et plus encore, chef de file de l’école dite de Chicago (à la modeste échelle de l’histoire soviétique), qui s’opposait dans les années 1990, à l’école de Columbia, Sheila Fitzpatrick forma une génération nouvelle de spécialistes de l’URSS dans une démarche d’histoire sociale plus sensible aux pratiques quotidiennes qu’à l’idéologie, mettant en valeur non seulement la répression stalinienne mais encore le dynamisme des rapports sociaux, et récusant, de ce fait, l’image d’une société soviétique anomique, constituée d'individus isolés face à la violence d’Etat telle que la tradition dite « totalitaire » l’avait construite. Suivant ses pas, ses étudiants, attentifs aux pratiques sociales, s’opposèrent bientôt aux partisans d’une histoire politique fondée sur le paradigme de la modernité et de la centralité du projet de construction d’un Etat omniscient. En qualifiant l’expérience stalinienne de « néo-traditionaliste », ils mirent en avant les structurations d’une société soviétique dans lesquelles, pour comprendre les dynamiques politiques, les liens de clientèle et d’influence apportaient un éclairage plus central que le projet de construction d’un Etat et d’une société modernes ou encore que la prégnance d’une idéologie totalisante.

Le sous-titre du Stalinisme au quotidien – « Ordinary life in extraordinary times : Soviet Russia in the 1930s » – permet de spécifier l’objet du livre : la Russie soviétique urbaine opposée à ses marges rurales et orientales et l’évolution des années 1930. Mais il résume également, en une formule frappante, son ambition: traiter à la fois du caractère haché, traumatisant, de l’expérience vécue par les Soviétiques, et de la dimension très ordinaire de leurs soucis quotidiens. Historienne du social, Fitzpatrick affirme, dès l’introduction de l'ouvrage, son refus d’une lecture des évolutions des années 1930 comme renvoyant à une hiérarchie de classe, expliquant combien après plusieurs années de guerre civile, cette classification n’était plus opératoire pour la société soviétique, à moins de prendre pour argent comptant les catégories de classement des individus, promues et utilisées par le régime, mais ne correspondant pas à des réalités sociales tangibles. L’individu soviétique est moins défini, dès lors, par une appartenance de classe ou par une capacité économique que par la manière dont l’Etat projette sur lui des appartenances socio-politiques et par la façon dont, en retour, le Soviétique sait ou ne sait pas en jouer, et parvient, ou pas, à bricoler une existence quotidienne et à échapper à la répression. Comment les individus se débrouillent-ils pour assurer leur survie, répondre aux injonctions étatiques de mobilisation politique et tenter d’éviter la répression policière ? Faux papiers, changements d’identité, trafics en tout genre, marché noir: autant de stratégies que Sheila Fitzpatrick décrit brillamment. Le livre analyse dans un même mouvement à la fois la déconstruction des liens familiaux et locaux, conséquence de l’exode rural, et la reconstitution en ville d’autres types de relations sociales, seules à même d’assurer l’accès aux biens dans un contexte de pénurie généralisée – qui déboucha occasionnellement, comme en 1932-1933, sur de véritables famines. Après le grand tournant de la collectivisation à la fin des années 1920, l’Etat a centralisé la richesse économique. Mais c’est pourtant, comme le montre Fitzpatrick, hors du système étatique au sens strict, dans le cadre d’une économie parallèle des biens et des services, que les Soviétiques se sont organisés, alors que l’Etat construisait et introduisait de nouvelles catégories hiérarchiques, fondées sur la structure administrative et la protection qu’elle exerçait. Sheila Fitzpatrick s’intéresse également à ceux qui furent délibérément exclus de cette société urbaine: les personnes dont les origines sociales ou l’histoire les compromettaient définitivement aux yeux du régime et qui faisaient l'objet de discriminations systématiques et d’expulsion des villes lors d’opérations de passeportisation; les personnes privées de droits civiques; les soi disant paysans « fortunés » définis comme koulaks; les membres des classes « ennemies » et autres « ennemis du peuple », éléments socialement nuisibles ou membres de nationalités « ennemies ».

Les chapitres sur la répression concluent le livre. Au vu des travaux qui depuis une dizaine d’années s'attachent à reconstituer non plus seulement le nombre des victimes mais bel et bien les mécanismes des violences exercées par la police politique – un domaine sur lesquel l’Ecole de Fitzpatrick a apporté beaucoup d’éléments –, force est de reconnaître que ces chapitres ne permettent pas de saisir pleinement l’ampleur du phénomène de terreur et de comprendre combien le système policier a été installé au centre du fonctionnement stalinien. L’individu soviétique, dans ce livre, est envisagé de manière paradoxale, à la fois à travers sa croyance en l’avenir radieux du socialisme et à travers l’inventivité de ses techniques d’évitement de l’Etat. C'est ce qui conduit Sheila Fitzpatrick à décrire la population urbaine comme manifestant une adhésion au projet de construction d’un futur meilleur, incarné par l’Etat socialiste. On peut néanmoins s’interroger sur ce point, en étudiant plus précisément les performances d’attachement au régime. Ont-elles fait évoluer en profondeur les subjectivités des Soviétiques ou bien, ces derniers ne firent-ils que porter des « masques » leur permettant, derrière une adhésion de façade, de jouer avec le régime et d’évoluer dans un système auquel, au fond, ils ne croyaient pas mais qu’ils avaient appris à craindre? Le livre de Sheila Fitzpatrick offre différents éléments de réponse à la question sans la trancher. En ne s’intéressant qu’à la population urbaine, opposée à la population rurale massivement hostile à la collectivisation, l’auteur a tendance à privilégier la thèse de l’adhésion de la petite bourgeoisie urbaine au projet soviétique. Une attention plus marquée aux processus de violence, aujourd'hui mieux connus, permet d'aborder différemment cette question, en faisant émerger la figure d’individus confrontés à la difficulté de se construire de manière stable dans leur vie quotidienne aussi bien que dans leur subjectivité, et amenés à se réinventer une identité susceptible de correspondre aux injonctions contradictoires du régime révolutionnaire et aux décalages constants entre les réalités sociales et les proclamations de succès du régime. C’est cette voie qu’empruntera l’historienne, en travaillant dans les années 2000 autour de la notion de masque et en se démarquant de la question de l’adhésion au régime pour décrire l’émergence d’une « société de mascarade », de mise en scène trompeuse et d’imposture dont Staline aurait fini par se méfier – ce qui l'aurait mené à vouloir démasquer à une échelle de plus en plus vaste de potentiels « ennemis » cachés. Ce travail aboutira à la publication en 2005 d’un nouvel ouvrage: Tear off the Masks. Identity and Imposture in Twentieth Century Russia (Princeton University Press), qui offre un indispensable complément à la lecture du Stalinisme au quotidien.

Juliette Cadiot est maîtresse de conférences à l'EHESS (CERCEC).

Sheila Fitzpatrick, Everyday Stalinism. Ordinary Life in Extraordinary Times : Soviet Russia in the 1930s, Oxford, Oxford University Press, 1999. Traduction française: Le stalinisme au quotidien. La Russie soviétique dans les années 30, Paris, Flammarion, 2002 (traduit de l'américain par Jean-Pierre Ricard et François-Xavier Nérard).

Share on Facebook0Tweet about this on Twitter0