Proust sociologue

En quoi l'œuvre de Proust peut-elle inciter les chercheurs en sciences humaines et sociales à modifier leurs façons d'appréhender la réalité ? En retour, que peuvent nous apprendre ces sciences sur le texte proustien ? Un colloque, intitulé « Proust et les sciences sociales : allers-retours », s'inscrivant dans la série Arts, littérature et sciences sociales, s'est tenu le 27 mars 2015 pour envisager ces questions croisées et explorer, à travers elles, la complexité, la difficulté parfois, des rapports entre littérature, philosophie et sciences sociales. Rencontre avec ses deux organisatrices, Anne Simon et Marielle Macé, toutes deux chercheuses au Centre de recherche sur les arts et le langage (CRAL) de l'EHESS.

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Can reading Proust have an impact on the way in which social scientists apprehend their approach and social reality? In return, what can we learn from social sciences when studying Proust’s work? The conference « Proust et les sciences sociales : allers-retours » (March 27th, 2015) has explored those questions and address the complexity of the relationships between litterature, philosophy and social sciences. We have met with the two conference organizers, Anne Simon and Marielle Macé, both members of the Centre de recherche sur les arts et le langage (CRAL) at the EHESS.

 

Quel sens y a-t-il pour les spécialistes de littérature que vous êtes à réfléchir, à travers un colloque, aux rapports entre Proust et les sciences sociales?

L'œuvre de Proust est généralement abordée en France selon deux axes principaux : la génétique, qui cherche à comprendre le processus de création du texte, sa maturation, ses tâtonnements avant qu'il n'ait atteint son état définitif ; et l’enquête historique, c'est-à-dire les questions de biographie, d’histoire littéraire ou de comparaisons intertextuelles, où l’on cherche à analyser les emprunts que Proust fait à d'autres, et ceux qu’on fait de lui. Nous faisons notre miel de ces travaux, souvent très riches, mais ce que nous voulons initier avec ce colloque est différent : nous voulons envisager Proust dans les pensées de son temps et du nôtre, et comprendre comment son œuvre les réfracte, parfois même les reconfigure. Notre intérêt pour les effets de la Recherche sur la pensée du monde social prend place dans cette démarche. Il s’agit d’inscrire Proust dans l’histoire plurielle des problèmes, des disciplines et des sciences, et notamment de poser la question de son influence sur la philosophie, les sciences humaines et les sciences sociales.

Parlons de ce que vous appelez le voyage aller: en quoi les sciences sociales nous aident-elles à mieux envisager Proust dans son milieu et dans son époque?

L'œuvre de Proust capture formidablement son époque, dans un considérable modernisme. Proust était vraiment au fait des avancées des sciences du vivant et des démarches nouvelles qui ont émergé au tournant du siècle en philosophie (autour du bergsonisme notamment) comme dans le domaine de la psychologie et de la sociologie, alors naissantes. Tout ce réseau de savoirs irrigue son œuvre, en déplace les enjeux (par exemple dans une pensée nouvelle des personnages) et permet aux lecteurs d’aujourd’hui d'identifier avec autant de pertinence un Proust « sociologue » qu’un Proust « physiologiste ». Il ne faut donc pas s'étonner que l'œuvre de Proust entre si facilement en résonance avec celle des penseurs de son temps, même lorsqu’il ne les a pas croisés mais qu’il partage avec eux une sensibilité commune pour l’analyse (et l'auto-analyse) du monde vivant et du monde social – comme Georg Simmel, dont il sera question dans notre colloque. Rien de surprenant non plus à ce que l'œuvre puisse être lue et relue selon des perspectives et des échelles divergentes : en tant que document ethnographique ou « terrain » portant sur un milieu social et sa mentalité pratique, et en tant qu’exploration d'une forme de vie individuée et de son affectivité, pour d’autres.

Qu'en est-il du voyage retour? En quoi Proust transforme-t-il notre pensée du social et peut-il influer sur le travail de la philosophie et des sciences sociales?

Les effets de Proust sur les sciences humaines et sociales sont très profonds, et ils ne font sans doute que commencer ! De Curtius à Spitzer dans les années 1920, de Merleau-Ponty à Adorno dans les années 1950, de Ricœur à Descombes dans les années 1980, ce sont d'abord des philosophes et des philologues qui s'en sont emparé – y compris Sartre, de façon très ambivalente. La démarche fut longtemps gênée, Proust étant souvent réduit au statut d'un auteur bourgeois. Mais sa puissance narrative ne le rendait pas moins obligatoire pour quiconque souhaitait, en philosophie, réinterroger la temporalité des sujets et la mise en récit de l’expérience. Ce n’est que plus tard que les sciences sociales se sont ouvertement intéressées à Proust. Il comptait beaucoup pour Lévi-Strauss (au même titre que Rousseau, et c’est un attelage intéressant), ou pour Bourdieu, et notre colloque ouvrira ces dossiers. Ce qui est frappant notamment avec Bourdieu, c'est que ce n'est pas tant, comme on aurait pu s'y attendre, le Proust sociologue qui l'a attiré que le Proust styliste et narratologue… et par là, autrement sociologue. L'auteur de la Recherche est d'abord, pour celui de La Distinction, un formaliste qui est parvenu, comme Faulkner, à introduire dans l'écriture du réel le perspectivisme des points de vue et des temporalités qui se trouve au principe de la vie sociale. Bourdieu se sert de Proust pour reposer aux sciences sociales la question de leur écriture et de leur prétention à se saisir du temps et de l'intimité en tant que phénomènes sociaux. C'est exactement le sens que nous souhaitons donner à ce colloque: il y a un siècle, en publiant la Recherche, Proust a lancé aux sciences sociales une sorte de défi. Il leur appartient de le relever.

Propos recueillis par Rémi Durand & Cyril Lemieux

Fiche technique:

« Proust et les sciences sociales: allers-retours » - 27 mars 2015 – EHESS, 190 avenue de France, 75013 Paris, Salle du Conseil – 9h-18h30 – Une journée d’étude organisée par Anne Simon & Marielle Macé (CRAL / EHESS)  s'inscrivant dans la série "Arts, littérature et sciences sociales" - Avec Barbara Carnevali (philosophie, EHESS), Philippe Chardin (littérature, Université de Tours), Jacques Dubois (littérature et sociologie, Liège), Sara Guindani (philosophie, Université Paris 8/FMSH), Robert Kahn (littérature comparée, Rouen), Martin Rueff (littérature, Genève), Gisèle Sapiro (sociologie, EHESS) & Perrine Simon-Nahum (histoire, CNRS).

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3 réponses

  1. Belle initiative,

    Je me rappelle d’une séance du séminaire sur les espaces parisiens du CRH dans laquelle Christian Topalov et Stéphane Bacciochi avaient présenté une histoire urbaine de Paris à travers Proust, qui est effectivement un merveilleux outil pour la compréhension de l’aménagement et de l’occupation de l’espace parisien au tournant du siècle.

  2. Pourquoi n’avoir pas invité Vincent Descombes? Son “Proust. Philosophie du roman” reste quelque chose de lumineux sur le rapport que Proust entretient avec les pensées de son époque. D’après Descombes, Proust ne transpose pas dans l’ordre du roman les idées philosophiques de son temps. Ce qu’il fait, plutôt, c’est de tenter un “éclaircissement romanesque des propositions obscures, paradoxales, égarantes” que génère la philosophie moderne du sujet (4e de couverture). C’est un point de vue assez différent, si je comprends bien, de celui des organisatrices de cette journée: une confrontation serait intéressante!

  3. En réalité, nos points de vue concordent, et Vincent Descombes était invité, mais malheureusement pas disponible à cette date… : partie remise, espérons-le ! “Proust. Philosophie du roman” est évidemment une référence, et nous aurions été ravies qu’il revienne sur l’ambivalence des relations de Proust avec les idéalismes (subjectif, objectif, etc.) de son temps, ou qu’il propose un développement sur les modalités romanesques de philosopher (ou de produire du concept pour parler l’idiome deleuzien) avec ou à partir de Proust. Merci de votre commentaire judicieux !
    Anne Simon