La technologie comme science sociale

Et si la technologie était une science sociale? L'idée peut paraître incongrue: « technologies » n'est-il pas le nom que nous donnons à des procédés proprement techniques mis au point et développés à l'aide de la science? Qu'ont-ils, dans ce cas, de particulièrement social? Pourtant, aux Etats-Unis comme en Europe, a longtemps prévalu une autre approche: aux XVIIIe et XIXe siècles, « technologie » désignait une discipline s'étant donné pour ambition d'étudier les arts et les techniques en action ainsi que les manières d'agir et de penser l'action. Pourquoi cette discipline, qui ne séparait pas l'humain de la technique, a-t-elle disparu? Comment en réhabiliter les perspectives? Ces questions seront abordées le 5 juin prochain au cours d'une journée d'étude intitulée « La technologie entre l'Europe et les États-Unis aux XIXe et XXe siècles : rencontre et ignorance » inscrite dans la série Sciences, techniques et sciences sociales. L'historienne des techniques Liliane Hilaire-Perez, qui co-organise cette rencontre, en explique ici les enjeux. / English version : see below.

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Il semble que le sens du mot « technologie », tel que vous comptez le manier durant cette journée d'étude, diverge sensiblement de celui qu'il revêt dans la vie courante, pour la plupart d'entre nous. Pouvez-vous nous préciser la différence?

L'idée de cette journée d'étude nous est venue à la lecture du manuscrit d'un livre à paraître que notre collègue américain Eric Schatzberg a consacré à l'histoire du célèbre Massachusetts Institute of Technology (MIT). Schatzberg met en lumière que le MIT, à sa création, en 1861, s'était donné pour visée le développement d'une certaine science humaniste des techniques et des arts, elle-même héritée en droite ligne du XVIIIe siècle et de l'Aufklärung, et ayant pour nom « technology ». Le terme s'entendait, à cette époque, au sens étymologique de techno-logos: science des opérations et des intentions fabricatrices de l'être humain ou, pour le dire plus simplement, science de l'action humaine, des manières d'agir et de penser l'action parmi les humains. Vers la fin du XIXe siècle, la technologie ainsi entendue fut détrônée par une conception nouvelle, qui, très vite, allait s'avérer hégémonique, consistant à réduire la technique au statut d'une science appliquée à l'industrie. C'est ce sens du mot « technologie » qui, aujourd'hui, nous est si familier. Schatzberg mène l'enquête pour comprendre comment le glissement de sens s'est produit et pour en mesurer les conséquences sur notre rapport ordinaire aux techniques. Avec ce colloque, auquel, bien sûr, il participera, nous voulons lui emboîter le pas. Il s'agit, pour nous, à la fois de réhabiliter la technologie au sens ancien, ce qui revient à la redéfinir comme une science de l'homme et de l'action humaine, et de comprendre ce qui est arrivé depuis un siècle et demi à nos sociétés pour qu'elles se soient mises à penser comme séparés, voire même parfois comme opposés, l'humain et la technique.

Pour reconstituer cette histoire, pourquoi parlez-vous à la fois de « rencontre » et d' « ignorance » entre l'Europe et les États-Unis ?

C'est que la technology, avant d'apparaître aux Etats-Unis, est née en Europe, au XVIIIe siècle. En France notamment, avec l'Encyclopédie, et en Allemagne, avec le caméralisme. A la fin du XIXe siècle, c'est en revanche aux Etats-Unis que le sens nouveau du mot « technologie » s'est développé. Il l'a fait, semble-t-il, par une sorte de ruse de la pensée intellectuelle: après que des économistes liés au mouvement ouvrier, comme, notamment, Thornstein Veblen, ont entrepris d'imposer l'idée d'une « technique » qui serait tel un patrimoine à la fois matériel et immatériel dont les ouvriers pourraient se revendiquer les seuls propriétaires légitimes, les ingénieurs et les dirigeants de l'industrie se sont engouffrés dans la brèche ainsi ouverte, pour achever de dissocier les hommes et les machines, respectivement rebaptisés capital humain et capital technique, et réduire ainsi la technique à de la science appliquée. Les choses ont pris un cours sensiblement différent en Europe et en particulier, en France. Car dans notre pays, le vieux sens de « technologie » n'a pas totalement disparu: il a trouvé refuge, en partie, dans les sciences sociales. L'école française d'anthropologie lui doit beaucoup, de Marcel Mauss, promoteur, entre autres, de la notion de « techniques du corps », à François Sigaut, en passant par André-Georges Haudricourt et tant d'autres. Ce vieux sens du mot a également inspiré l'approche des historiens des Annales et guidé leur intérêt vers une histoire des travailleurs attentive à la normativité immanente des pratiques. De même, encore, il apparaît indispensable pour remettre en perspective la pensée des techniques qu'ont développée des auteurs comme Jacques Lafitte, le père de la « mécanologie », ou le philosophe Gilbert Simondon. Or, et c'est sur ce point que l'on peut parler d'ignorance, nos collègues américains méconnaissent l'essentiel de cette lignée française qui a pourtant réussi à conserver l'esprit de ce que, de leur côté, ils cherchent, mais d'une autre manière, à retrouver. Je parle ici, entendons-nous bien, des collègues dont nous nous sentons les plus proches intellectuellement: ceux qui se reconnaissent dans le courant dit de la Social construction of Technology (SCOT), dont le combat, outre-Atlantique, consiste à s'opposer au déterminisme technologique et à affirmer que loin que la technologie détermine l'action humaine, c'est au contraire cette dernière qui façonne les techniques.

On ressent confusément, dans ces débats, la présence d'enjeux politiques. Pourriez-vous les expliciter?

Vous avez raison: la dimension politique de ces questions est flagrante! L'enjeu, je crois, n'est autre que celui de notre émancipation collective face à la tendance de nos sociétés à réifier les systèmes techniques et à nous enfermer vis-à-vis d'eux dans un rapport déshumanisant. En renonçant à l'idée que le travail industriel pourrait être une simple application de la science, et en reconsidérant l'action dans sa dynamique et sa créativité propres, bref, en refaisant de la technologie une science sociale à part entière, il s'agit de permettre à chacun d'entre nous de se réapproprier une dimension fondamentale de son existence, comme elle l'est de l'existence de tout être humain dans toute société: la technique.

Propos recueillis par Rémi Durand & Cyril Lemieux

Fiche technique : « La technologie entre l'Europe et les États-Unis aux XIXe et XXe siècles : rencontre et ignorance » - 5 juin 2015 – Une journée d'études organisée par Patrice Bret (historien, Centre Alexandre Koyré), Guillaume Carnino (historien, Université de Technologie de Compiègne), Liliane Hilaire-Perez (historienne, Centre Alexandre Koyré), Aleksandra Majstorac (historienne, CECMC), Allan Potofsky (historien, Université Paris 7), Marie Thébaud-Sorger (historienne, Centre Alexandre Koyré), Koen Vermeir (historien, SPHERE), Eric Schatzberg (University of Wisconsin) & Francesca Bray (University of Edinburgh) – Avec le soutien de la Society for the History of Technology.

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Technology as a social science

What if technology was a social science? The idea may appear incongruous: technology is the term used to designate specific technical processes developed by science. How can "technologies" be social? Up until the 19th century in Europe and in the United States, an another approach to technology has prevailed: it referred to a specific field that aimed at studying art and techniques in action, as well as the ways in which we think about action. How this discipline, which did not separate man from technology, has come to disappear? How and why should one rehabilitate this alternative perspective? Those questions will be addressed in june 2015 during the conference "La technologie entre l'Europe et les États-Unis aux XIXe et XXe siècles: rencontre et ignorance", which is part of the Technical Sciences and Social Sciences Series. Historian of technology Liliane Hilaire-Perez, who co-organize the event, provides an overview of the issue.

It seems that the meaning of the word "technology" as you intend to deploy it during this workshop is considerably different from the way the word is understood today by most of us. Could you explain the difference?

The idea for the workshop emerged after reading the manuscript of the forthcoming book by our american colleague Eric Schatzberg. The book is dedicated to the history of the renowned Massachusetts Institute of Technology (MIT) and sheds light on the fact that MIT, at its founding in 1861, aimed at developing “technology,” the techniques and arts as humanities, a direct inheritance from the eighteenth-century and the Aufklärung. The term was understood, at the time, etymologically of techno-logos: the science of operation and intents to produce of human beings or, simply put, the science of human action, of ways to act and to think about action among humans. Towards the end of the nineteenth-century, technology as it was seen gave way to a new concept, which soon overpowered the status quo and reduced technology to science as applied to industry, the meaning which is familiar to us. Schatzberg's inquiry seeks to understand how the shift in meaning came about and to gauge the consequences for our casual relationship with techniques. With this workshop, in which he will participate, we seek to follow his suit. For us, it is to rehabilitate the old meaning of technology, redefine it as the science of human action and understand what happened in the last century and a half that our societies have come to see the human and the technical as separate, and even opposed.

In piecing this history together, why do you speak of "meeting" and "ignoring" between Europe and the United States?

Before appearing in the United States, technology was born in Europe in the eighteenth century. In France, especially, it was ushered in by the Encyclopédie and, in Germany, by cameralism. At the end of the nineteenth-century, it is in the United States that the new sense of the word "technology" emerges. It seems to come about through a sort of an intellectual trick, after economists close to labor, such as Thornstein Veblen, sought to impose the idea of technique as heritage - material and immaterial - to which workers could claim sole ownership. Left out of this approach, engineers and managers in industry sought to disassociate humans from machines (respectively renamed human capital and technological capital) and to reduce the meaning of technology to applied science. Things took a rather different turn in Europe, particularly in France. Here, the previous meaning of the word "technology" did not completely disappear. It found a refuge, in part, in social sciences. The French school of anthropology owes much to it: from Marcel Mauss and his concept of, among other, techniques of the body, to François Sigaut, passing by André-Georges Haudricourt and so many others. That meaning of technology also inspired historians of the Annales school and guided them towards a history of labor, attentive to the immanent normativitiy of practice. In the same manner, it is necessary to put into perspective the ideas about technology developed by authors such as Jacques Lafitte, the founding father of « mécanologie », or the philosopher Gilbert Simondon. And it is precisely there that we can speak of the ignorance of our American colleagues who are unaware of the essence of this French lineage which maintained the spirit of what they seek to rediscover, though in a different way. To clarify, I speak here of colleagues with whom we are intellectually close, those who recognize themselves in the current called Social construction of Technology (SCOT), which manifests itself on the other side of the Atlantic in opposing technological determinism of human action and seek this French lineage of "technology" to oppose themselves to it.

We feel that there are political stakes in this debate. Could you help us spell out what they are?

You are quite right. The political dimensions of the question are striking. At stake, I think, is nothing less than our collective emancipation from the trend of our society to celebrate technological systems and to end up in a dehumanizing relationship with them. By giving up the idea that industrial labor can be a simple application of science, and by reframing technology as a social science in its own right, we can take back a fundamental aspect of our existence as techniques are fundamental to humans in all societies.

Interview conducted by Rémi Durand & Cyril Lemieux

Translation : Aleksandra Kobiljski

Technical card : « La technologie entre l’Europe et les États-Unis aux XIXe et XXe siècles : rencontre et ignorance » – June 5, 2015 – A workshop organised by Patrice Bret (historian, Centre Alexandre Koyré), Guillaume Carnino (historian, Université de Technologie de Compiègne), Liliane Hilaire-Perez (historian, Centre Alexandre Koyré), Aleksandra Kobiljski (historian, CRJ-EHESS), Allan Potofsky (historian, Université Paris 7), Marie Thébaud-Sorger (historian, Centre Alexandre Koyré), Koen Vermeir (historian, SPHERE), Eric Schatzberg (University of Wisconsin) & Francesca Bray (University of Edinburgh) – With the support of the Society for the History of Technology.

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